Amadou Gon Coulibaly : « La présidentielle ivoirienne de 2020, c'est loin... »


(Photo d'archives)
  • Source: jeuneafrique.com
  • Date: vend. 21 juil. 2017
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Réformes économiques, mutineries, revendications sociales, réconciliation du pays... Amadou Gon Coulibaly nous a reçus dans son bureau de la primature, le 28 juin en milieu d'après-midi, pour répondre à nos questions.

Au côté du chef de l’État ivoirien depuis le début des années 1990, Amadou Gon Coulibaly (AGC), 58 ans, en est sans conteste le plus proche collaborateur. Tout comme le frère du président, Téné Birahima, il est un fidèle parmi les fidèles d’Alassane Dramane Ouattara (ADO). De la Direction et Contrôle des grands travaux (DCGTX), où celui qui rêvait, enfant, de construire des ponts a été recruté en 1983 par Antoine Cesareo, à la primature, où il a été nommé le 10 janvier par le président.

Près de trois décennies passées au service d’un homme et durant lesquelles ils auront tout connu : les honneurs et les défis, quand ADO est nommé Premier ministre par Houphouët, les affres de la succession de ce dernier, l’ivoirité, la marginalisation, l’exil pour l’un, la prison pour l’autre, l’opposition, la guerre civile, les gouvernements d’union post-Linas-­Marcoussis, la présidentielle à la fin de 2010, la « réclusion » au Golf Hôtel d’Abidjan pendant la crise postélectorale et, enfin, le pouvoir. Avant ce dernier chapitre, AGC a toujours été dans l’ombre. Y compris lorsqu’il était l’incontournable secrétaire général de la présidence, par qui tous les dossiers sensibles passaient.

Depuis janvier, ce père de cinq enfants vit en pleine lumière, à la tête du gouvernement et numéro trois du pays. Dans un contexte délicat, marqué par des mutineries à répétition en janvier puis en mai, un front social en ébullition et la baisse inquiétante des cours du cacao (près de 40 %).

L’enfant d’une grande famille de Korhogo – il est l’arrière-petit-fils de l’un des principaux chefs des Sénoufos –, que les partisans du Rassemblement des républicains (RDR) surnomment le Lion, est sur tous les fronts.

"Beaucoup de choses dans ma vie ont été le fruit de circonstances, d’événements particuliers"

L’agenda politique ivoirien n’arrange rien : beaucoup voient dans sa promotion à la primature la volonté du chef de l’État de mettre AGC sur orbite. Comprendre : le préparer à prendre sa relève en 2020.

Ce que réfute, à sa manière, l’intéressé : « 2020, c’est loin. Je suis un homme de mission, je ne me suis jamais assis en faisant des calculs, et beaucoup de choses dans ma vie ont été le fruit de circonstances, d’événements particuliers. » Inévitablement, en coulisses, les couteaux s’aiguisent pour cette première élection depuis la mort du « Vieux », qui se jouera sans aucun des trois ténors qui se sont affrontés depuis : Ouattara donc, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo.

Une occasion unique pour tous les ambitieux de la génération suivante, qui n’entendent pas ronger leur frein ad vitam aeternam ni même patienter un mandat ou deux. Et une interrogation majuscule pour tous ceux qui aimeraient savoir quelle sera leur place, quel que soit le scénario, après 2020…

Amadou Gon Coulibaly nous a reçus dans son bureau de la primature, le 28 juin en milieu d’après-midi, pour répondre à nos questions. L’homme, d’une prudence de Sioux, ne goûte guère cet exercice dont il a longtemps repoussé l’échéance. Il s’y est tout de même prêté sans éluder la moindre question. Particulièrement à l’aise sur le volet économique et social, il a longuement soupesé chacune des réponses liées à un échiquier politique ivoirien aux allures de panier de crabes.

Jeune Afrique : Vos six premiers mois à la primature n’ont pas été de tout repos : mutineries, grogne sociale, grève des fonctionnaires, difficultés des planteurs de cacao… Êtes-vous inquiet ?

Amadou Gon Coulibaly : Non, pas du tout, même si cette période, compte tenu de la multiplicité de dossiers épineux sur la table, a effectivement été difficile. Le chef de l’État et le gouvernement ont fait ce qui devait l’être pour rétablir tous les fondamentaux, sécuritaires comme économiques. Nos discussions fructueuses avec le Fonds monétaire international comme la confiance renouvelée des investisseurs, notamment lors de l’émission d’eurobonds, en juin, l’attestent.

Quelles sont les priorités que vous avez fixées à votre gouvernement ?

Le nerf de la guerre, si je puis dire, c’est la compétitivité de notre économie. Nos priorités sont l’amélioration du climat des affaires, donc notre attractivité vis‑à-vis du secteur privé ; la poursuite de notre politique d’investissements massifs dans les infrastructures portuaires, aéroportuaires, routières, ferroviaires, mais aussi énergétiques, puisque nous sommes un hub et produisons de l’électricité que nous vendons à des pays de la sous-région.

Enfin, il y a l’enjeu de la transformation sur place de nos produits agricoles. Nous entendons passer le taux de transformation, actuellement de 30 % pour le cacao et de 6 % pour l’anacarde, à 50 % pour les deux produits, d’ici à 2020. Nous continuerons aussi, grâce à notre croissance, à dégager des marges budgétaires suffisantes pour continuer l’amélioration des conditions de vie des populations et de notre capital humain.

Mi-mai, de nouvelles mutineries ont éclaté, faisant suite à celles de janvier. Comment en est-on arrivé là ?

Il faut rappeler que ces mutineries concernent des faits du passé, n’ayant rien à voir avec la gestion des différents gouvernements qui se sont succédé depuis l’accession au pouvoir du président Alassane Ouattara en 2011. Concernant les événements de mai, tout est parti de dissensions entre mutins sur le fait d’abandonner ou non une partie de leurs revendications compte tenu du contexte économique.

Certains pensaient qu’avec le retournement des cours du cacao et les sacrifices consentis par les paysans il était bon de se contenter du paiement des cinq premiers millions de F CFA [7 600 euros] sur les douze promis en janvier. D’autres ont estimé qu’ils devaient continuer à réclamer la totalité de leur dû.

Ce sont ces divergences qui se sont exprimées en mai. Le chef de l’État a décidé que nous revenions à l’accord initial, celui de janvier. Les 12 millions de F CFA ont été réglés en totalité. Nous considérons que cette crise, d’ordre purement pécuniaire, est définitivement close.

"L’expression des mutins ne pouvait passer par l’utilisation des armes"

Il semble que le gouvernement avait d’abord opté pour la fermeté, avant de se raviser. Pourquoi ?

Il nous semblait important d’expliquer à ces jeunes mutins que, quelles que soient leurs revendications, leur expression ne pouvait passer par l’utilisation des armes. Mais à un moment donné, pour préserver la paix et éviter l’affrontement au sein des forces armées nationales, nous avons estimé qu’il valait mieux prendre la décision de procéder au paiement.

N’est-ce pas, cependant, un mauvais signal envoyé ? C’est‑à-dire qu’il suffit de prendre les armes aujourd’hui pour obtenir gain de cause. Comment les autres corporations, qui ont aussi éventuellement des revendications, peuvent-elles comprendre ces comportements ?

Il est clair que nous condamnons la manière dont ces soldats ont procédé. Mais nous avons vécu une tragique crise postélectorale en 2011, et, si M. Gbagbo avait reconnu sa défaite, les choses se seraient présentées autrement. Ce refus a conduit à un affrontement, à l’issue duquel certains jeunes ont estimé qu’il devait leur être payé une prime pour ce combat qui a mis fin au régime du président Gbagbo et fait respecter la volonté des urnes.

Ces questions, qui datent d’avant l’arrivée du président au pouvoir, je le rappelle, n’ont pas été mises sur la table suffisamment tôt. Nous sommes en train de les régler définitivement, notamment avec une loi de programmation militaire pour que la formation des soldats soit assurée, que l’armée soit équipée et que les conditions de vie de tous les militaires soient améliorées.

Certains, notamment au RDR ou au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), voient la main du président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, derrière ces mutineries. En partie à cause de l’épisode de la cache d’armes découverte dans la villa de son directeur du protocole ou parce qu’il s’agit de ses anciennes troupes…

L’enquête, gérée par le procureur de la République, suit son cours. Dans notre pays, nul n’est au-dessus de la loi. Dès que nous aurons les résultats de ces investigations, des décisions de justice seront prises, conformément au droit. En attendant, il ne sert à rien d’extrapoler.

On vous dit en mauvais termes avec Guillaume Soro. Est-ce vrai ?

Il est président de l’Assemblée nationale, je suis Premier ministre. Nous sommes amenés à travailler ensemble pour la bonne exécution des affaires de l’État.

À trois ans de la présidentielle de 2020, les ambitions personnelles des uns et des autres sont-elles un frein à l’action du gouvernement ? Ne craignez-vous pas que vos ministres soient plus préoccupés par les échéances électorales que par leur mission ?

Ce n’est pas mon sentiment. Je sens un gouvernement fortement impliqué, sous mon autorité, pour que les engagements que le président de la République a pris lors de la dernière campagne électorale soient tenus.

Nous devons aller vers un parti unifié

Le PDCI estime que le candidat du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) devrait être issu de ses rangs, conformément à l’appel de Daoukro et à son soutien à la réélection d’Alassane Ouattara en 2015. Avez-vous la même lecture ?

C’est une question qui concerne en premier lieu le chef de l’État et le président Henri Konan Bédié, donc je ne souhaite pas m’étendre là-dessus. À titre personnel, je pense que nous devons renforcer le RHDP. Nous avons un passé, une vision et des combats communs. Nous avons partagé des moments difficiles et douloureux.

Nous nous sommes présentés à plusieurs élections sous la même bannière, et nous devons aller vers un parti unifié. Je reste persuadé que, quelles que soient les ambitions des uns et des autres, l’idée que nous nous faisons de notre pays est telle que toutes ces questions seront transcendées dans l’intérêt de tous les Ivoiriens.

Ce projet de fusion entre le RDR et le PDCI a été maintes fois annoncé, mais il est toujours repoussé. Qu’est-ce qui bloque ?

Il n’y a pas de blocage, en tout cas pas sur le fond. Il y a des discussions normales entre formations politiques et des travaux à mener, notamment sur les statuts ou le règlement intérieur du futur parti. Tout cela entre dans le cadre d’un processus normal qui se déroule étape par étape.

Beaucoup voient en vous le dauphin désigné par Alassane Ouattara pour lui succéder en 2020. Serez-vous candidat ?

[Rires.] Vous semblez être dans le secret des dieux… Soyons clairs : le président m’a confié la charge de diriger le gouvernement. Je suis un homme de devoir et de mission, je m’y attelle à cent pour cent. Dans le contexte actuel, délicat, nous ne pouvons nous permettre une quelconque déperdition d’énergie. 2020, ce n’est pas maintenant.

Même si la Côte d’Ivoire semble relativement épargnée, quels enseignements tirez-vous de la forte baisse de la croissance en Afrique sub­saharienne, qui impacte par exemple de grandes économies comme le Nigeria, un partenaire important de votre pays ?

L’Afrique regorge de fortes potentialités. C’est un continent dynamique, qui engage des réformes positives, s’ouvre au monde et attire les investissements. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux statistiques comme celles – et ce n’est qu’un exemple – de la croissance du nombre d’abonnés à la téléphonie mobile. Le fléchissement actuel de la croissance est momentané. Continuons à travailler, et nous rebondirons.

"Nous devons faire des efforts, c’est une évidence"

Malgré une croissance prévue par votre gouvernement à 8,5 % (7,1 % selon le FMI), vous venez de réduire le budget 2017 de 9 %. Ne craignez-vous pas que cela freine votre développement ?

Non, les réductions que nous avons mises en œuvre concernent le train de vie de l’État et non nos budgets d’investissement. Nous devons faire des efforts, c’est une évidence. Mais cela ne doit pas affecter notre croissance. En accord avec le FMI, nous avons choisi de limiter le déficit à 4,5 % en 2017, pour atteindre la norme de 3 % en 2019.

Les finances ivoiriennes ne restent-elles pas trop dépendantes des exportations de cacao, comme d’autres bud (...)

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