Jean Le Dem (Afritac de l'Ouest) : « Il ne faudrait pas que la Côte d'Ivoire retourne dans le surendettement » - « La dette peut augmenter » - « Il faut bien gérer la dette et surveiller sa viabilité »


Le Directeur d'Afritac de l'Ouest a attiré l'attention des autorités ivoiriennes sur le ré-endettement de la Côte d'Ivoire.
  • Source: L'Inter
  • Date: vend. 14 août 2015
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Après trois ans passées à la tête du Centre régional d'assistance technique du Fonds monétaire international (Fmi) pour l'Afrique de l'Ouest (Afritac de l'Ouest), basé à Abidjan, le directeur Jean Le Dem est rappelé à d'autres fonctions au Département Afrique des Etats-Unis, à Washington.

Avant de passer la main à sa remplaçante à ce poste, Jean Le Dem a dressé son bilan. Dans cet entretien, il explique les enjeux des réformes dans la gestion économique et financière sur lesquelles le centre intervient dans la région, et comment la Côte d'Ivoire peut tirer partie de cette assistance pour avancer vers l'émergence prônée par ses dirigeants.

 

Quels sont les domaines d'intervention d'Afritac de l'Ouest ?

L'assistance technique du Fonds monétaire international (Fmi) est une façon d'aider les pays à améliorer leurs gestions économique et financière. Les pays de la région sont confrontés à des défis importants aujourd'hui qui sont liés à la problématique de l'émergence. La Côte d'Ivoire en fait partie. Pour réaliser l'émergence, il faut améliorer la gestion économique des pays. C'est à ce niveau que nous intervenons. Par exemple, aujourd'hui, il y a un frein important dans tous les pays pour atteindre des taux de croissance importants. C'est le manque d'infrastructures publiques dans les secteurs du transport (routes), de l'agriculture, de l'eau, de l'assainissement, de l'énergie. Pour augmenter les investissements publics dans ces domaines, il faut que l'économie soit mieux gérée. Il faut, par exemple, financer ces investissements par une augmentation des revenus de l'Etat, c'est-à-dire renforcer la gestion des régies financières, au niveau de la Douane et des Impôts. Il faut aussi s'assurer que la dépense publique est plus efficace. Quand on engage de gros programmes d'investissements publics, il faut qu'on soit sûr que les Francs Cfa qu'on engage dans ces dépenses soient bien sélectionnés pour pouvoir améliorer la productivité de ces investissements pour l'ensemble de l'économie. Il faut aussi s'assurer qu'on ne retourne pas dans le cercle vicieux de la dette publique en s'endettant pour financer ces infrastructures. Surendettée comme plusieurs pays de la région dans les années 2000, la Côte d'Ivoire a bénéficié de l'initiative d'allègement de la dette, l'initiative Pays pauvres très endettés (Ppte). Il ne faudrait pas qu'elle retourne dans le surendettement. Il faut aussi s'assurer qu'on pilote bien l'économie. Il faut avoir de bonnes prévisions et de bonnes statistiques en comptabilité nationale. Il faut également s'assurer qu'on a de bonnes statistiques en matière de finances publiques. Par exemple, le Tableau des opérations financières de l'État (Tofe) doit bien refléter la situation des finances publiques pour un bon pilotage de l'économie. Il faut aussi s'assurer que le système financier est en bonne santé. Parce que ce sont les banques et les institutions financières qui vont financer une partie de cette croissance. Et, si elles sont en mauvaise santé, s'il y a un risque de crise financière, parce qu'elles sont mal gérées, c'est un risque pour toute l'économie. Avec la crise financière mondiale de 2008, on a vu les conséquences négatives d'une prise de risque excessive du système financier sur la croissance des économies. Il faut donc s'assurer qu'il y a une bonne supervision du système financier, notamment des banques au niveau de la région. Depuis 2004, le Fmi a mis en place un Centre régional d'assistance technique, l'Afritac de l'Ouest, pour aider les huit pays de l'Uemoa, la Guinée et la Mauritanie à renforcer cette gestion économique dans tous les domaines cités plus haut. Cette assistance vient compléter l'assistance technique du siège du Fmi, et bien sûr l'assistance financière que le Fmi apporte aux pays à travers des programmes. Et maintenant, nous couvrons toute l'Afrique subsaharienne. Il y a aujourd'hui cinq Centres régionaux d'assistance technique du Fmi, cinq Afritacs qui couvrent les besoins très importants de l'Afrique de l'Est, du Sud, du Centre, et depuis l'an passé, l'Afrique de l'Ouest anglophone.

 

Malgré toutes ces activités citées, l'Afritac de l'Ouest reste méconnu. 

Le développement de l'Afrique ne se fera pas seulement par le financement de programmes ou de projets, mais aussi par les réformes et la modernisation des gestions économiques, et l'assistance technique doit aider à mettre en œuvre ces réformes parfois difficiles. Jusqu'en 2003, toute l'assistance technique venait du siège, c'est-à-dire de Washington, sous la forme de missions d'experts qui venaient établir des diagnostics et faire des recommandations. Mais ce modèle avait des limites. Le siège étant très loin, les missions ne pouvaient pas suivre fréquemment les progrès réalisés dans les domaines qui bénéficiaient de l'assistance. Ces missions ne pouvaient pas, non plus, s'adapter forcement très rapidement aux besoins des pays. L'initiative Afritac a consisté à créer ces centres pour se rapprocher des pays, et donc répondre plus rapidement et de façon plus flexible à leur demande et suivre de plus près et plus fréquemment les réformes qu'ils mettent en œuvre.

 

Que pensez-vous de la supervision du système financier en Côte d'Ivoire ? 

La supervision du système financier, en particulier celle des établissements de crédits, est assurée ici comme dans les huit pays de l'Umoa, par la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Bceao), à travers la Commission bancaire, dont le Secrétariat général est à Abidjan. Aujourd'hui, cette supervision est encore essentiellement basée sur la vérification de la conformité à des normes prudentielles. On vérifie, par exemple, que les banques sont suffisamment capitalisées par rapport à certaines normes. Les standards internationaux ont évolué, et la Commission bancaire et la Bceao ont commencé à s'ajuster aux nouvelles normes qui sont beaucoup plus robustes et qui ont été développées après la crise financière, ce qu'on appelle les normes de Bâle 2 et 3. Ces nouvelles normes développent une nouvelle approche basée sur la mesure du risque de faillite et non pas seulement sur le respect de la conformité à des ratios. Nous soutenons cette nouvelle approche à travers un gros projet conduit par un conseiller basé à Abidjan et des experts internationaux qui aident à la fois la Bceao sur la modification de la réglementation concernant la supervision et la Commission bancaire pour renforcer les méthodes de supervision des établissements de crédit. Ce projet est très important parce qu'une crise financière, on l'a vu en 2008, peut plomber les économies pendant plusieurs années.

 

En Côte d'Ivoire, on assiste, depuis un moment, à la privatisation de certaines banques. Afritac de l'Ouest y est-il pour quelque chose ?

Le Fmi en général, et Afritac en particulier, a donné effectivement quelques conseils à l'Etat pour restructurer le secteur bancaire public, qui est d'ailleurs un des axes de réformes du gouvernement dans le cadre du programme avec le Fmi. Nous avons fait des propositions pour restructurer le secteur public bancaire qui présente quelques risques et qui nécessite une restructuration. Il y a eu des propositions et le gouvernement est en train de mettre en œuvre certaines de ces propositions.

 

La Côte d'Ivoire dispose-t-elle de statistiques fiables ? 

Les statistiques, ce n'est jamais parfait, mais il y a des marges de progrès importants en Côte d'Ivoire. Dans le domaine de la comptabilité nationale, qui permet notamment de mesurer le produit intérieur brut (le Pib) et donc la croissance de l'économie, nous intervenons dans deux domaines : d'abord sur la qualité des comptes nationaux annuels. Une mission conjointe du département des statistiques du Fmi et d'Afritac aura lieu pour faire le point sur les méthodes statistiques utilisées et proposer le cas échéant, des améliorations. Il semble que dans certaines branches, par exemple l'agriculture, des progrès sont possibles. Ensuite, nous fournissons de l'assistance technique pour permettre un suivi plus rapproché de l'activité économique, en aidant au développement d'indicateurs infra-annuels, notamment la production de la comptabilité trimestrielle. Nous avons fait plusieurs missions d'assistance technique dans ce domaine et très bientôt, la Côte d'Ivoire va pouvoir suivre les grands agrégats économiques comme le Pib tous les trimestres, au lieu de le faire tous les ans.

 

Toujours en ce qui concerne les statistiques, il y a cette polémique qui enfle autour du taux de croissance du Pib en 2015. 

Vous savez, les chiffres de 2015 ne concernent plus la statistique, mais plutôt la prévision. Mais, prévoir correctement le taux de croissance du Pib, cela suppose d'avoir de bonnes bases. Donc, si on fait de l'assistance pour améliorer la série de la comptabilité nationale, on sera plus assuré d'avoir une meilleure prévision en 2015. Justement, nous avons démarré l'assistance technique en début d'année dans un nouveau domaine, les méthodes de prévision économique, rejoignant en cela les préoccupations de votre Premier ministre. Nous avons discuté des besoins dans ce domaine avec les responsables des prévisions de la région au cours d'un séminaire à Abidjan il y a deux semaines et nous allons lancer dans nos dix pays, y compris en Côte d'Ivoire, des programmes d'assistance technique qui vont cibler l'amélioration de ces méthodes.

 

Comment est organisé le financement de ce programme d'assistance technique aux Etats membres d'Afritac de l'Ouest ?

Dans le modèle Afritac, nos activités sont financées conjointement par le Fmi et par un fonds fiduciaire alimenté par les pays membres sous la forme d'une cotisation et par les contributions d'un certain nombre de partenaires. Dans le cas d'Afritac de l'Ouest, les partenaires financent la plus grande partie, environ 80%; le reste étant couvert par le Fmi et par les pays membres (environ 10% chacun). Les partenaires d'Afritac de l'Ouest sont des bailleurs de fonds multilatéraux, au premier chef desquels se trouve l'Union européenne, mais aussi la Banque africaine de développement (Bad) et la Banque européenne d'investissement (Bei), et des bailleurs de fonds bilatéraux (l'Allemagne, la France, la Suisse, les Pays Bas, le Canada, l'Australie, le Koweit, l'Italie, et le Luxembourg). C'est très important pour ces bailleurs de fonds de s'assurer que nous utilisons au mieux leurs financements. Les résultats du centre ce sont les succès des réformes que notre assistance technique soutient. Nous avons mis en place une batterie d'indicateurs pour mesurer les progrès qui sont faits dans les domaines que nous couvrons, par exemple en matière de modernisation des régies financières (la douane et les impôts), de gestion budgétaire, de statistiques, ou de supervision bancaire. Tous les ans, nous mesurons ainsi les progrès accomplis et nous en rendons compte à nos partenaires et pays membres, lors d'un comité d'orientation qui se réunit en avril et discute des moyens pour améliorer l'efficacité et la pérennité de notre assistance technique.

 

Cette assistance technique ne se transforme-t-elle pas, des fois, en une sorte de pression sur les Etats? 

Vous savez, on a constaté depuis longtemps que s'il n'y a pas d'appropriation des réformes, on peut toujours faire de l'assistance technique et faire des pressions comme vous dites, mais cela ne marche pas. Pour des réformes aussi complexes et difficiles, il faut convaincre de l'utilité de ces réformes. Si on ne convainc pas, il n'y a pas de progrès. Aujourd'hui, je pense qu'on commence à convaincre beaucoup d'administrations. Par exemple, au niveau de l'administration douanière ivoirienne, nous avons mis en place, il y a quelques années, un programme pour renforcer la sélectivité des contrôles basés sur le risque de fraude. On a proposé à cette administration d'évaluer les risques de fraude en constituant une base de données des fraudes constatées et en essayant d'évaluer par une méthode statistique, quelles sont les marchandises à risques, selon l'origine de la marchandise, le type d'importateur ou de produits. La Côte d'Ivoire a mis en place cette réforme et aujourd'hui, je peux dire que c'est un succès. Grâce à ce système, il y a moins de marchandises qui sont soumises à des contrôles physiques en Côte d'Ivoire, ce qui facilite le commerce international. Mais ces contrôles sont plus efficaces, et cela commence à avoir un impact sur les recettes au cordon douanier. Ce qui est aussi intéressant dans cette réforme, c'est la dynamique régionale déclenchée à partir du cas ivoirien. Nous aidons les autres pays de la Région à faire ce type de réforme, et en retour la Côte d'Ivoire prend le relais et transmet son savoir-faire. La Côte d' Ivoire a conclu avec deux pays de la région, le Bénin et le Togo des accords pour le transfert de sa technologie, en l'occurrence une application informatique appelé Procès verbal simplifié (Pvs) qui permet de constituer une base de données sur la fraude. Nous avons facilité cette dynamique régionale, et cette réform (...)

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