Relations Russie-Côte d'Ivoire, crise postélectorale : Vladimir Baykov dit des vérités

  • Source: L'Inter
  • Date: mar. 28 juin 2016
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C'est dans le salon de sa résidence officielle, au décor fort simple, dans le quartier présidentiel de la Riviera-Golf, que l'ambassadeur de la Fédération de Russie en Côte d'Ivoire, Vladimir Baykov, a reçu l'équipe de L'inter. Autour d'une table, tasse de thé, sans contrainte protocolaire, le diplomate s'est prêté au jeu de questions-réponses. Coopération ivoiro-russe, crises en Syrie et en Ukraine, relations entre Moscou et Ankara…Aucun sujet tabou.

Excellence M. l'Ambassadeur, à quand remontent les relations entre la Russie et la Côte d'Ivoire ?

Nous avons une histoire assez longue. En 2017, nous célébrerons les 50 ans de l'établissement de nos relatons diplomatiques. A l'époque, pour certaines raisons politiques et idéologiques, l'ancien président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, avait décidé de suspendre les relations diplomatiques entre Abidjan et Moscou. Cette situation a duré pratiquement dix-sept (17) ans, puisqu'elle s'est prolongée jusqu'en 1986. Mais il est bien de souligner que c'est encore le président Houphouët-Boigny qui a rétabli les relations bilatérales entre nos deux pays. Nous sommes revenus il y a trente ans. J'ai indiqué, lors de ma récente intervention, à la célébration de la Fête nationale de la Russie, que nous apprécions fortement le rôle joué par la Côte d'Ivoire à l'échelle sous-régionale. La Côte d'Ivoire est un acteur important.

 

Quel état des lieux faites-vous de la coopération entre les deux pays ?

L'ex-URSS, et maintenant la Fédération de Russie, a été aux côtés des Africains au moment des indépendances. Nous avons fait beaucoup à l'époque pour la formation de cadres venant des pays en voie de développement. Nous avons créé une université spécialement consacrée à la formation des cadres africains : l'université Patrice Lumumba. Ce sont là des observations de type général. Pour parler spécifiquement de la coopération avec la Côte d'Ivoire, il faut l'envisager à plusieurs niveaux. Nous attachons une grande importance à la formation des cadres au niveau de l'enseignement supérieur. Des bourses sont octroyées par l'Etat russe à la partie ivoirienne. Nous sommes autour d'une trentaine de bourses pour cette année 2016, avec une possibilité d'augmenter le nombre de candidats. Il existe aussi des cas de personnes disposées à financer par elles-mêmes leurs études. En 2015, 120 personnes sont allées pour les études en Russie à leurs propres frais. Ceci est très important pour nous parce que ce sont des gens qui apprennent à parler russe, qui s'imprègnent de la culture russe. Lorsqu'ils sont de retour en Côte d'Ivoire, ils deviennent, en quelque sorte, des ambassadeurs de la Russie en Côte d'Ivoire. Je sais, par exemple, que des anciens étudiants ivoiriens en Russie se sont organisés en association pour promouvoir la coopération bilatérale entre les deux pays. Nous encourageons ce type d'initiatives.

 

Qu'en est-il du volet économique ?

Nous essayons d'être présents dans les domaines pétrolier et minier, par exemple. Actuellement, compte tenu de la conjoncture, nos entreprises ne sont pas très enthousiastes. Une de nos entreprises pétrolières a décidé de suspendre ses activités en Côte d'Ivoire. Il faut aller vers des projets qui permettent aux deux parties d'avoir des avantages économiques mutuels. On ne peut pas, comme cela s'opérait à l'époque soviétique, faire des calculs uniquement sur la base idéologique. Ce n'est plus le cas. C'est donc dans cet esprit que nous travaillons aujourd'hui avec nos partenaires ivoiriens. Nous n'ignorons pas que le marché ivoirien est très concurrentiel. Il y a déjà de nombreux secteurs qui sont dévolus aux partenaires traditionnels. Je ne crois pas que les partenaires traditionnels en question nous attendent sur le marché ivoirien à bras ouverts. Il faut se battre pour espérer avoir des marchés. Nous verrons avec la partie ivoirienne quels pourraient être les mécanismes pour des concertations au niveau industriel. Nous espérons avoir des échanges à ce niveau. Il faut qu'on puisse savoir quelles sont les opportunités économiques afin de bien renseigner nos autorités. Nous prévoyons donc des missions économiques. Pour l'année 2015, nos importations, de la Côte d'Ivoire vers la Russie, se situent autour de 200 millions de dollars (environ 100 milliards F.cfa). Pour ce qui est de nos exportations, de la Russie vers la Côte d'Ivoire, on se situe autour de 42 millions de dollars (environ 21 milliards F.cfa). Cela fait, en tout, moins d'un quart de milliard de dollars. Ce n'est pas beaucoup, il y a un grand champ de travail.

 

Il n'y a pas que l'économie, Excellence M. l'Ambassadeur. Vous convenez que la coopération peut se déployer également sur les plans culturel, touristique voire sportif ?

Effectivement, il ne faut pas négliger le domaine culturel, à travers des journées d'expositions, par exemple. Je crois que le cinquantenaire de l'établissement de nos relations diplomatiques sera l'occasion d'organiser un grand moment culturel, tant en Côte d'Ivoire qu'en Russie. En matière de tourisme, j'avoue que c'est assez compliqué, parce que nos deux pays sont très éloignés l'un de l'autre, géographiquement. Ce n'est pas très évident qu'un touriste ordinaire russe choisisse la destination Côte d'Ivoire. Il faut pouvoir le stimuler, l'encourager. Il faut, dans le même temps, qu'il y ait plus de moyens de communication et de transport. Il n'existe pas de ligne directe entre la Côte d'Ivoire et la Russie. Le voyage se fait par correspondance. Mais si le secteur du tourisme se développait et que la destination ivoirienne commençait à être attractive pour les touristes russes, il serait possible d'envisager des vols charters. C'est un travail qui demande des efforts des deux côtés. En ce qui nous concerne, nous voudrions encourager la destination russe aux Ivoiriens, surtout qu'il y a de  nombreuses personnes en Côte d'Ivoire qui s'intéressent à la Russie. Il y a beaucoup de découvertes à faire en Russie. La Russie, ce n'est pas seulement Moscou. Il y a la Sibérie, avec le lac Baikal qui est  la plus grande réserve au Monde d'eau douce, etc. Sur le plan sportif, la Côte d'Ivoire est mondialement reconnue, dans le domaine du football notamment. Nous avons beaucoup de respect pour les sportifs ivoiriens. Nous prévoyons de relancer les contacts avec les départements concernés. Nous pourrions faciliter la formation d'entraîneurs ivoiriens en Russie, au niveau des centres de formation. Ou bien, comme ce fut le cas, dans les années 90, faire venir des entraineurs russes en Côte d'Ivoire qui pourront travailler avec les Ivoiriens. Tout est possible. Tout peut se discuter. Je n'entrerai pas dans tous les détails. Mais sachez que nous avons un agenda important avec nos partenaires ivoiriens. Lorsque le président de la République m'a reçu, à l'occasion de la présentation de mes lettres de créances, il a clairement encouragé nos efforts. Il a exprimé la volonté de son pays de travailler dans le sens de la redynamisation de nos contacts.

 

Combien de visas, en moyenne, accordez-vous par an, à partir d'Abidjan ?

Le chiffre est modeste. On se situe aux environs de 500 visas. C'est, dans la majeure partie des cas, des visas pour études. Pour les visas pour touristes, on est autour de 200. La question des visas est l'un des sujets que nous évoquerons avec nos partenaires ivoiriens. Si on souhaite un afflux de touristes à destination de la Côte d'Ivoire, on pourrait voir ensemble comment assouplir les choses en n'ignorant pas, bien sûr, la question sécuritaire.

 

La position de la Russie dans la crise que la Côte d'Ivoire a connue en 2010 a été l'objet de polémiques. Dites-nous, quelle a été la position de la Russie dans la crise ivoirienne ?

En tant que membre permanent du Conseil de sécurité, notre position a toujours été le respect de la souveraineté nationale et le maintien de la stabilité. Nous sommes pour la stabilité. Au cours des discussions au niveau du Conseil de sécurité, notre position a toujours été de dire qu'il fallait respecter la volonté du peuple ivoirien, laisser au peuple le droit de se décider par lui-même. Notre position était de ne pas intervenir directement dans les affaires en Côte d'Ivoire. Je ne voudrais pas entrer plus en détail puisque les décisions ont été votées par le Conseil de sécurité. Aujourd'hui, nous souhaitons soutenir les efforts de la Côte d'Ivoire pour qu'elle devienne un pays émergent. Nous souhaiterions voir un partenaire solide, un pays stable. C'est très important pour la Russie puisque dans notre vision du monde multipolaire, nous estimons que chaque pays a son rôle à jouer.

 

En matière de lutte contre le terrorisme, quel peut être l'apport de la Russie à la Côte d'Ivoire et vice versa ?

C'est un volet très sensible et très important. Vous savez que la Côte d'Ivoire a été déjà la cible d'attaque terroriste. En Russie, nous sommes dans cette situation depuis maintenant une quinzaine d'années, et nous comprenons très bien que c'est un fléau international. S'il y a quelque chose que nous devons faire, c'est de déraciner ce fléau. Cela revient à trouver les moyens pour que les jeunes soient de moins en moins portés vers les extrémismes, vers les idées terroristes. Il faut faire en sorte qu'ils ne soient pas tentés par ce qu'on appelle la guerre sainte. Une manière d'y arriver, c'est de mettre en œuvre des politiques socio-économiques dirigées vers ces couches de la population. Il ne faudrait pas que des gens se sentent exclus ou rejetés par la société. Lorsque des gens se sentent exclus, ils ont tendance à former des groupes incontrôlables et peuvent constituer une menace pour les fondements de l'Etat. Donc, en ce qui nous concerne, nous travaillons sur cet aspect socio-économique pour déraciner ce fléau et annihiler la possibilité de recrutement de futurs terroristes. Un deuxième volet a trait à la coopération internationale. Dans ce domaine, nous sommes très actifs. S'agissant de la Côte d'Ivoire, nous sommes disposés à établir une coopération avec les services spécialisés, à avoir un échange d'informations et d'expériences. La formation des cadres par la partie russe, en matière de lutte contre le terrorisme, est aussi envisageable. C'est dans ce contexte, me semble-t-il, que nous pouvons être utiles à la Côte d'Ivoire. Nous ne pouvons pas, comme le font ses partenaires traditionnels, dépêcher des contingents ou organiser un centre de coordination. Nous n'avons pas de présence militaire ici. Tandis que les autres qui combattent le terrorisme avec des armes ont plus d'expérience pour aider la Côte d'Ivoire sur le plan militaire. Je constate d'ailleurs que nos amis français ont dépêché une délégation ministérielle très importante après que soit survenue l'attaque de Grand-Bassam. Pour me résumer, la Russie peut être davantage utile dans le domaine de l'information, de l'échange d'expériences et de formation, ainsi que de perfectionnement des spécialistes ivoiriens de lutte antiterroriste. Tout cela, bien sûr, est tributaire de la volonté politique des autorités.

 

Abordons, à présent, les relations internationales. Le rôle de la Russie dans la crise ukrainienne est différemment perçu. Comment expliquez-vous cette crise ?

La crise actuelle en Ukraine a été voulue par certaines puissances, par certaines forces politiques en Occident qui ont tout mis en œuvre pour arracher l'Ukraine de sa famille slave, une famille historiquement unie et proche. La crise a été voulue, elle a été provoquée. Aujourd'hui, l'Ukraine est déchirée. C'est un pays sous contrôle de forces extérieures, dans sa politique économique, extérieure et intérieure. Les autorités actuelles ukrainiennes ne sont pas libres. Le fait que l'est de l'Ukraine échappe aujourd'hui aux autorités de Kiev est explicable et logique. C'est le résultat de cette crise provoquée par les forces extérieures. Bien sûr, il y avait à l'origine un mécontentement général de la population. Mais partout, dans le monde, ce genre de situation existe. Même en France, actuellement, il y a des accrochages. La crise en Ukraine est une tragédie pour nous, pour notre histoire, pour nos relations.

 

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