Alioune Tine (Amnesty international) : « La Côte d'Ivoire doit absolument coopérer avec la CPI »
« Voici le tort de Gbagbo »
« Les propos de Ouattara nous troublent »


(Photo d'archives)
  • Source: L'Inter
  • Date: dim. 06 mars 2016
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Le Pr Alioune Tine est l'actuel directeur exécutif du bureau régional d'Amnesty international, qui couvre l'Afrique de l'Ouest et du Centre.

De passage à Abidjan, dans le cadre du lancement du rapport 2015 de la section ivoirienne de son organisation, il nous a accordé cette interview dans laquelle l'activiste des droits humains, sans faux fuyant, fait le grand déballage.

 

Vous venez de participer à la publication du rapport 2015 d'Amnesty international section Côte d'Ivoire. Qu'est-ce qui explique votre présence à cette cérémonie ?

Je dois d'abord dire que nous sommes venus en Côte d'Ivoire parce que c'est un pays important de la sous-région. La Côte d'Ivoire représente  40 % des revenus dans la sous-région. C'est un pays qui se trouve dans une situation post-conflit qu'on pourrait dire de transition difficile. En effet, il faut reconnaître que la Côte d'Ivoire est confrontée à d'énormes défis à relever, surtout en matière de droits humains. Nous sommes ensuite venus parce que nous avons une section dans ce pays. Elle est d‘ailleurs l'une des plus vieilles d'Afrique de l'Ouest, même si elle a connu quelques difficultés. Elle se relève et travaille avec une bonne équipe dont nous nous réjouissons d'ailleurs du travail et de l'organisation impeccable du lancement du rapport 2015 de notre organisation. Nous sommes aussi venus pour renforcer la section, lui donner de la visibilité et surtout l'encourager. Car, il y a beaucoup de défis à relever en Côte d'Ivoire. L'un des tout premiers est surtout la situation des détenus et le problème des détentions préventives illégalement prolongées. Il y a des détenus en prison depuis très longtemps, des fois, plus de 4 ans, qui n'ont pas encore été jugés. Ils sont en détention préventive dans des conditions très difficiles. Nous estimons aujourd'hui qu'il faudra évaluer cette situation et trouver des solutions concrètes aux longues détentions préventives. Nous avons rencontré plusieurs autorités dont la ministre des Droits de l'homme et des libertés publiques, qui était d'ailleurs la présidente de la Commission nationale des droits de l'Homme de Côte d'Ivoire et qui est un magistrat très expérimenté. Nous lui avons parlé de ces questions et elle y a été très sensible.

 

Vous avez eu plusieurs audiences avec des officiels ivoiriens, quels résultats avez-vous obtenus ?

Nos interlocuteurs nous ont promis des résultats concrets. Une préoccupation fondamentale qui nous tient à cœur et que nous avons aussi exposée, c'est l'exercice des libertés fondamentales, notamment la liberté d'expression, d'opinion, de marcher. Pendant les 5 ans du pouvoir, c'est une seule marche qui a été autorisée. D'ailleurs, après cette marche, plusieurs personnes ont été arrêtées. Il me semble que c'est une préoccupation fondamentale. Il y a un bond économique très remarquable ici.  Aujourd'hui, rien n'empêche le gouvernement de faire en sorte que tous les citoyens puissent exercer librement leurs droits. L'exercice des libertés fondamentales permettant à tous les Ivoiriens de s'exprimer librement peut être, de mon point de vue, une opportunité pour renforcer la paix en Côte d'Ivoire pour que les Ivoiriens se parlent et qu'ils se réconcilient. Il faut aussi que tous ceux qui ont été accusés ou soupçonnés de crimes graves, de tueries, de crimes contre l'humanité, puissent aussi rendre compte dans toutes les obédiences, tous les camps, toutes les sensibilités politiques confondues. Cela, nous le devons à toutes les victimes ivoiriennes de tous les bords. Cela est extrêmement important parce que c'est quand la justice est exercée de façon indépendante, avec des normes de procès équitables, qu'on crée les conditions objectives et subjectives d'une véritable réconciliation, et même plus tard, de ce qu'on peut appeler le pardon. Cela demande beaucoup de courage de la part du gouvernement ivoirien et une volonté énorme politique.

 

Cette volonté est-elle une réalité ?

Pour le moment, nous n'apprécions pas. Ce que nous voulons, c'est d'aider à avancer. C'est un dialogue pour avancer dans la protection des droits humains en Côte d'Ivoire. Là, c'est une recommandation très forte d'Amnesty international. Nous savons que c'est l'une des conditions pour permettre la réconciliation de façon profonde entre tous les Ivoiriens de tous les bords.

 

Dans son rapport 2012, Amnesty international a dépeint une justice des vainqueurs en Côte d'Ivoire. Elle est revenue à la charge avec le rapport 2013 sur la situation à Nahibly et Duékoué. Votre appréciation a-t-elle changé ?

La justice évolue de façon timide.

 

Vous avez tendance à tirer à boulets rouge sur le régime. Pourtant, il y a des acquis  en matière de droits de l'Homme...

C'est vrai, nous ne les nions pas. Nous constatons, effectivement, les pas positifs faits par le gouvernement ivoirien pour renforcer les droits humains. L'abolition de la peine de mort, c'est extrêmement important parce que cela fait partie des principaux termes de campagne d'Amnesty international. Nous nous réjouissons également qu'une loi de protection des défenseurs des droits humains ait été adoptée. Nous estimons que c'est quelque chose de très positif. Positif aussi qu'après les élections, et à ce moment précis, le gouvernement a trouvé nécessaire de créer un ministère des Droits de l'homme. De mon point de vue, c'est une façon de dire que c'est devenu un impératif, une nécessité parce qu'il y a des défis. Donc, nous espérons que ce n'est pas une mesure simplement cosmétique, mais plutôt une mesure qui traduit une volonté  des autorités à promouvoir véritablement et à protéger les droits humains en Côte d'Ivoire.

 

Vous êtes souvent accusés de parti pris avec des rapports à charge contre les régimes au pouvoir. Cela ne remet-il pas en cause votre crédibilité ?

On n'a jamais de parti pris. Amnesty international fait beaucoup de recherches sur le terrain, constate les violations dont les personnes de tous bords sont victimes, les documente de la façon la plus rigoureuse, les traite en respectant les normes juridiques rigoureux, et les publie. Et même quand on termine nos rapports comme celui sur la justice des vainqueurs, nous les partageons avec les gouvernements surtout s'ils y sont accusés. Toutes les remarques et les avis des gouvernements avant la publication sont intégrés dans nos rapports. C'est pour des raisons de transparence, et surtout d'équilibre. Nous faisons un travail dans le cadre d'un mandat extrêmement précis de promotion et de protection des droits humains. Il faut se rappeler que généralement quand les gens au pouvoir étaient dans l'opposition et quand ils ont été victimes de violations, Amnesty international a toujours été là pour dénoncer. De tout temps, ce sont les mêmes griefs qui sont portés contre Amnesty et les organisations indépendantes de défense des droits de l'homme. Concrètement, il faut que les opposants aient la possibilité d'exercer toutes les libertés fondamentales. On a eu près d'une quinzaine d'élections sur le continent africain. Et pendant ces élections, nous avons remarqué toutes les difficultés que les opposants ont à s'exprimer, à manifester pacifiquement dans la rue dans des situations de transitions, d'élections et de crise. Avec l'adoption de lois anti-terroristes, des  opposants et des dissidents, ont toutes les peines du monde pour s'exprimer. C'est, il me semble, céder beaucoup de terrain aux djihadistes radicaux qui sèment la terreur, l'insécurité et l'instabilité. Plus nous exerçons les libertés, plus nous leur montrons que nous n'avons pas peur et que nous résistons. Cette résistance doit être globale. Pas seulement celle du gouvernement à travers des lois liberticides. Les lois anti-terroristes, anti-djihadistes ne doivent pas être au détriment des libertés fondamentales du citoyen, des droits fondamentaux des personnes. 

 

On vous reproche beaucoup, vous, de vous taire sur les violations des droits par les régimes ivoirien et sénégalais où vous avez des amis comme Alassane Ouattara et Macky Sall au pouvoir. Qu'en dites-vous ?

Non, il ne faut pas le penser. On ne protège personne. Moi, j'étais le président de la Raddho pendant presque 15 ans. J'avais un mandat et la Raddho a ses statuts. Après autant d'années, il  fallait faire l'alternance. Des gens sont même venus plusieurs fois me dire : « Alioune, est ce que vous êtes un président à vie?» J'ai dit non. Maintenant, j'ai passé le flambeau aux jeunes générations qui doivent s'affirmer. Moi, je ne suis plus président de la Raddho et je ne fonctionne plus comme à la Raddho. Je suis à Amnesty International avec des règles de procédure et un leadership collectif. Ici, en Côte d'Ivoire, le leadership doit être affirmé par la section ivoirienne. Et, nous l'appuyons. Nous n'avons pas à inhiber le leadership qui émerge. Mais, à l'encadrer. C'est ce travail que nous faisons maintenant au plan africain. Zidane, il a été quand même joueur. Il marquait des buts. Mais, maintenant, il est encadreur. Il faut avoir aussi cette image à l'esprit. Il faut permettre l'émergence d'un nouveau leadership en Afrique. Quand même je suis vieux maintenant. Sinon, depuis 2000, on a été très impliqué dans la plupart  des alternances en Afrique.  

 

N'etes-vous pas gêné, en réalité, par les violations des droits humains sous les régimes de vos amis ?

Parlant d'amis, Laurent Gbagbo était mon ami. C'est un homme d'une intelligence extraordinaire. Il est ouvert. Il n'est pas xénophobe. C'est cela son tort et c'est ce que je lui reproche, c'est d'avoir laissé en place l'Ivoirité dont il n'était pas le concepteur. Et, il l'a fait pour des raisons politiques. Quand cela a débouché sur des violations de droits de l'homme, ou le déni de démocratie, j'ai dénoncé. Moi, je suis un homme de Gauche. J'ai des convictions profondes en matière de démocratie, de bonne gouvernance et surtout de droits humains. Tout chef d'Etat, qu'il soit ami ou non, qui s'écarte de ces principes-là, qui renie ces valeurs-là, me trouve sur son chemin.Je reste un éternel militant des droits humains. Je lutte pour leur protection. Donc, ne vous en faites pas, mon militantisme et mon activisme demeurent intacts. Toute violation des droits humains sera dénoncée quel qu'en soit le responsable,  je dis bien chef d'Etat ou pas.

 

Lors de la cérémonie de lancement du rapport 2015, vous avez été critiqué également pour n'avoir rien fait pour les pro-Gbagbo victimes de détentions illégales et arbitraires par le régime de votre ami Ouattara…

Vous savez les gens sont libres de critiquer, c'est-à-dire d'émettre un jugement. Et parlant de pro-Gbagbo, je dois vous dire que quand j'étais à la RADDHO, j'ai assisté par exemple Blé Goudé  quand il était gardé au secret. Son Avocat est venu me voir et j'ai fait ce que j'ai pu pour mettre fin à cette situation. Tout cela pour vous dire que je n'ai pas renoncé à des convictions d'activistes engagé des droits humains. Maintenant les gens critiquent quand cela ne les arrangent pas. Au Sénégal, on disait aussi que Wade était mon ami mais cela ne m'a pas empêché de me dresser contre son 3ème mandat. Certains disent que Macky Sall est mon ami, pourtant je continue à critiquer la situation des droits humains.Je me suis même éloigné de lui.

 

Pour quelles raisons ?

Eh bien, que je sois auprès d'un président ou ailleurs, je lui dis toujours ce que je pense. Quand j'étais président du Comité sénégalais des droits de l'homme, la première des choses que j'ai faite, c'est d'aller voir tous les prisonniers, y compris Karim Wade. K (...)

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