Un expert présente les limites du modèle économique de l'agro-business

  • Source: linfodrome.com
  • Date: mar. 28 fév. 2017
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Gnanzou Lionel Christian est le Directeur général de la société internationale d'expertise. Cet expert financier a décrypté l'actualité de l'agro-business, au cours d'une interview dans nos locaux à Marcory Zone IV.

Que pensez-vous de la forte ruée des populations ivoiriennes vers les sociétés d'agro-business ?

C'est bien logique que lorsque dans une économie, il y a une proposition qui est faite aux populations de pouvoir déposer une somme d'argent et de recevoir le double, voire le triple de cette somme d'argent, très rapidement, les populations viennent et souscrivent. C'est la volonté manifeste des populations de pouvoir accroître leurs revenus. C'était bien normal, entre déposer son argent dans une banque où il y a un taux de 3,5 % et déposer son argent dans une structure où on vous promet 300 à 400 %, après qu'on ait remarqué que cela marche, parce que d'autres personnes ont reçu ces mêmes sommes, je pense que tout bêtement, des personnes vont aller déposer leur argent. C'est ça la logique.

 

De ce point de vue, peut-on dire de facto que le secteur de l'agriculture est-il pourvoyeur de richesse ?

Oui. Et pour preuve, en Côte d'Ivoire, nous avons un leitmotiv à savoir : le succès de notre économie est basé sur l'agriculture. En Côte d'Ivoire, tout ce qui est développé, c'est sur la base du secteur primaire qui est l'agriculture. Les meilleurs investissements qui pourraient être faits, sont au niveau de l'agriculture. Ce n'est pas une erreur de dire que mettre de l'argent au niveau de l'agriculture produit beaucoup. C'est un business même qui ne peut pas être arrêté. C'est un business qui ne peut pas être bloqué, parce qu'on en a besoin. On a besoin d'avoir ce Retour sur investissement (Rsi), parce que ça permet la stabilité du pays. Cependant, ce qui est à remarquer, c'est le modèle sur lequel cette chose est présentée aux populations.

 

Que reprochez-vous au modèle proposé par les sociétés d'agro-business ?

Il y a deux choses. Le fond, en ce qui concerne la question, et la forme, c'est-à-dire la manière. Est-ce que de la façon dont cela est fait, c'est comme cela que ça devrait se faire ? En ce qui concerne la question relative aux taux, investir dans l'agriculture pourrait donner, 200 à 300 % de ressources. En ce qui concerne 1 000 %, je reste sceptique. Cependant, pour pouvoir obtenir des ressources financières, il y a une manière et c'est, en ce qui concerne cette manière, qu'il y a problème. Une société se doit de dire ce qu'elle fait. Simplement parce que, pour pouvoir dépenser de l'argent, il n'y a pas de règles. Mais pour pouvoir en gagner, il y a des règles. Vous devez chercher un registre de commerce, vous faire identifier, et en fonction du niveau de votre vente, avoir la personnalité juridique qu'il faut et mentionner les différentes activités que vous faites. Vous devez faire en sorte que vos règles ne soient pas soumises à interprétation. Puisque si vous le faites bien, il n'y a pas de problème, vous pouvez continuer à le faire. Concernant l'agro-business, une entreprise se doit d'obtenir de l'argent de personnes sur la base de prestations vendues. Lorsque vous recevez de l'argent, vous devez donner en contre-partie une prestation qui est signalée par une facture. En Côte d'Ivoire, nous avons des factures normalisées. Lorsque vous prenez de l'argent et que ce n'est pas en contre-partie d'une facture, cela signifie que ce n'est pas encore une prestation que vous avez vendue. Dans le cas du modèle présenté dans l'agro-business, les ressources qui sont prises, sont utilisées pour le compte du souscripteur, pour pouvoir payer la location de la terre et ensuite lorsque la production est faite, les sociétés d'agro-business la vendent pour le compte du souscripteur et ensuite, ils ont des honoraires. Quand c'est présenté de cette manière, ça signifie que l'argent qui est déposé, n'appartient pas à la structure, mais appartient au souscripteur.

 

Y-a-t-il un mal en cela, puisque l'argent permet de produire et de vendre une récolte issue de cette production ?

Déposer de l'argent quelque part qui ne vous appartient pas en tant que structure, c'est marcher sur la plate-bande des banques et établissements financiers. En temps qu'entreprise, vous pouvez obtenir effectivement de l'argent de la part d'un tiers sans que ce soit contre une prestation, dans ce cadre-là, vous devez faire un appel public à l'épargne. C'est-à-dire que les règles sont faites de sorte qu'on ne puisse pas utiliser l'argent d'autrui sans qu'il y ait des règles en dessous qui garantissent que celui qui dépose son argent pourra obtenir satisfaction. En ce qui concerne l'appel public à l'épargne, il y a des règles qui sont drastiques. Il faudrait, par exemple, que la société qui fait appel public à l'épargne ait présenté son bilan pendant les trois années passées, validé par un expert comptable, qui va pour justifier que les différents états sont réels. Il faudrait qu'à l'issue de l'appel public à l'épargne, il y ait augmentation du capital social, et aussi il faudrait que l'appel public à l'épargne puisse atteindre au minimum un montant de 100 millions de Fcfa. Le détenteur de la société doit avoir un peu plus de 50 % des parts, c'est-à-dire, au moins 50 millions de Fcfa. Aussi, il y a la possibilité du compte-courant associé. On vient pour prêter de l'argent au gérant-associé, ou au directeur général, pour une tâche donnée. Dans ce cadre, il s'agit de club d'amis qui viennent pour soutenir une action d'entreprise. Mais lorsque l'entreprise elle-même permet aux populations de déposer de l'argent sans que ce soit contre une prestation, il y a le premier problème, à savoir celui de marcher sur les plate-bande des banques et établissements financiers, et en second lieu, de faire un appel public à l'épargne, sans rentrer dans les règles. En troisième lieu, le fait de pouvoir donner de l'argent à ces personnes avec un certain taux d'intérêt, il y a d'autres éléments qui ne suivent pas les règles. Il s'agit d'échanges entre produits agricoles et ressources financières. Mais lorsque avec le tiers, il donne de l'argent et en contre-partie, ce n'est plus une activité qu'il mène, mais il vient faire du commerce de l'argent.

 

Est-il interdit de faire ce commerce de l'argent, puisqu'au bout du compte, après la vente des produits, il s'agira de remettre de l'argent au souscripteur ?

Faire du commerce de l'argent, c'est être un établissement financier ou une banque. En ce qui concerne les banques et établissements, il y a des règles, pour ce qui concerne les taux d'intérêts qui sont pratiqués et qui tiennent compte de plusieurs éléments (l'inflation, le coût d'opportunité et le risque). Donc, il y a un certain nombre de règles qui permettent aux banques de pouvoir justifier de leurs taux d'intérêt avec des planchers et des plafonds. Mieux, la faillite d'une banque entraîne irrévocablement la faillite des autres banques. Toute entreprise, en contre-partie des ressources financières qu'elle obtient, se doit d'émettre une facture. Sur ces factures, il y a une taxe appelée Taxe sur la valeur ajoutée (Tva). En Côte d'Ivoire, c'est de 18 %. Chaque entreprise doit faire de manière mensuelle sa déclaration de Tva. Ça permet à l'État de recevoir les déclarations du chiffre d’affaires mensuel des ventes qui sont faites. Donc, l'État sait, à peu près, quel niveau de ventes chaque entreprise fait et donc, quel niveau de revenus ou d'avoir en banque qu'il (État) pourrait avoir. A partir du moment où une entreprise obtient des ressources financières mais qui ne sont point issues des ventes, qui ne sont point accompagnées de factures, donc il n’y a pas de déclaration de la valeur ajoutée qui corresponde au niveau de ressources financières, un beau matin, on peut s'étonner pour dire attention, telle entreprise a tel milliards de Fcfa en compte, sans que ce soit chiffré. Le gros risque, la lutte contre le terrorisme. Par exemple, on ne permet pas aux personnes de voyager avec une certaine somme d'argent pour limiter un certain nombre de choses. Même en ce qui concerne l'argent qu'on envoie à l'extérieur, c'est soumis à contrôle. Parce que faire du terrorisme, ça coûte beaucoup d'argent. Et comme ces personnes ne peuvent pas voyager avec d'importantes ressources, elles se doivent d'avoir cet argent sur place, à travers des montants qui ne sont pas tracés à la base.

 

Ces sociétés ont exercé pendant plusieurs années en Côte d'Ivoire sans jamais être inquiétées. Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour agir maintenant ?

Il s’agit du rôle de l’État de contrôler. Et, pour ce faire, il met en place un certain nombre de lois. En mon sens, le fait de vouloir créer des richesses à travers un modèle, n’est pas une mauvaise chose. Cependant, nous nous devons de respecter un certain nombre de règles. Et, lorsqu’il y a problème, nous devons être rappelé à l’ordre pour que nous puissions rentrer dans les canaux et continuer à fonctionner. Il était moins probable que la sonnette d’alarme soit tirée sur des activités agricoles, puisqu’il est clair que les activités agricoles donnent effectivement des ressources financières fortes. La Côte d’Ivoire est dans un système déclaratif, donc on laisse à chaque entreprise de faire ses propres déclarations. Et, par derrière, il y a des contrôles. Le problème, c’est que les contrôles qui devaient être exercés n’ont pas été exercés.

 

Peut-on dire, dans ce cas de figure, que l’Etat a failli ?

Non. Je crois plutôt que le rôle de l’Etat, c’est de mettre des balises pour que lorsqu’une entreprise est sujette à interprétation, ou lorsqu’une entreprise ne respecte pas les règles du jeu, qu’elle soit interpellée. Mais, il faudrait déjà que ce soit constaté. Il y a un temps de latence entre le moment où les actions sont posées, jusqu’au moment du constat. Si c’est fait maintenant, c’est qu’il y a des actions qui sont posées maintenant au niveau de l’échiquier économique. L’État a pris le temps d’observer et n’a même pas décidé d’arrêter le système. L’État a décidé de mieux comprendre le modèle qui était évoqué. En cela, de manière prudente, il a mis sur pied un comité avec plusieurs parties, notamment des structures qui s’y connaissent au niveau de l’agriculture, afin de comprendre ce qui se fait, et ensuite s’il y a lieu de corriger ces choses. Voilà ce que je sais en ce qui concerne l’action de l’État.

 

Il a fallu 10 ans, et attendre la multiplication de ces structures ainsi que des souscripteurs, à l’État pour agir. Quels sont les niveaux de responsabilité ?

En ce qui concerne mon avis, c’est qu’il y a un seuil à atteindre pour qu’au niveau de l’État, il y ait des réactions. C’est l’État qui a jugé opportun de pouvoir mettre en garde les populations et de pouvoir poser des actions. Mais, il ne s’agit pas d’une action qu’il a mise en œuvre après qu’il y ait eu des plaintes. Si c’est dit que le système est mauvais, et j’espère bien que ce n’est pas le cas, mais c’est un système qui pouvait perdurer pendant 25, voire 30 ans. Donc, l’État a décidé de jouer son rôle au moment où il a supposé que ça a atteint un seuil pour pouvoir agir.

 

Comment, selon vous, ces sociétés d’agro-business devraient conduire leurs activités pour être irréprochables ?

L’agro-business n’est pas une activité à laisser. Au contraire, ce sont des affaires à faire. On doit encourager les Ivoiriens à faire des activités concernant l’agriculture. Ce qui devrait être fait normalement, c’est en premier lieu, qu’il n’y ait pas de souscripteurs, mais plutôt des clients. Lorsque je suis une entreprise qui fait du business au niveau de l’agriculture, ce que j’ai à donner, ça pourrait être de la production agricole. Ça pourrait être des Groupements d’intérêts économiques (Gie). C’est-à-dire, à la base, il y a une entreprise qui, elle, fournit une prestation facturée. Ce qui devait être fait, c’est qu’il y ait une structure qui s’occupe de donner la production à vendre en contre-partie de l’argent à payer en hors taxe et en Tva et fasse ses déclarations sur la base du bénéfice obtenu. En second lieu, qu’il y ait une entreprise qui s’occupe d’acheter cette production au client qui a eu à obtenir sa production sur pied, dans le but de la revendre. Donc, si à la base, je signe un contrat fermé avec la première structure qui me dit à termes je vais obtenir ma production, et le même jour je signe un autre contrat fermé, avec celui qui me dit dès que vous aurez votre production, je suis capable de l’acheter, ce serait deux contrats très clairs. Ce serait un même business au niveau de l’agriculture avec deux sociétés qui, une fait de l’agro-business, parce qu’elle fournit une prestation et l’autre, elle fait de l’agro-b (...)

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