Laurent Gbagbo : de la présidence à la prison, les extraits en exclusivité de son livre

  • Source: jeuneafrique.com
  • Date: mer. 12 déc. 2018
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Alors que Laurent Gbagbo espère obtenir un non-lieu devant la CPI, il revient dans un livre d'entretiens à paraître le 13 décembre sur ses années de pouvoir (2002-2010). Extraits de cet ouvrage, intitulé « Libre. Pour la vérité et la justice ».

Régulièrement, depuis 2012, le journaliste français François Mattei s'est rendu au pénitencier de Scheveningen pour y rencontrer Laurent Gbagbo. Pendant de longues heures, l'ancien président ivoirien, arrêté en 2011 au terme de la crise post-électorale ivoirienne, lui a raconté ses années au pouvoir, de 2002 à 2010. Le livre Libre. Pour la vérité et la justice (éditions Max Milo) publié ce jeudi 13 décembre, version augmentée et actualisée d'un précédent ouvrage paru en 2014, dont Jeune Afrique livre ici les bonnes feuilles, est le récit de ces entretiens. Les rares que le prisonnier le plus célèbre de la CPI a donné.

Convaincu qu'il a été victime d'un piège de la France, l'ancien président dresse un portrait sans concession des présidents français qui se sont succédé pendant sa présidence. Il livre sa version, par définition singulière et partiale, des épisodes les plus marquants et les plus tendus de sa présidence, des accords de Kléber-Marcoussis en 2003, au bombardement de Bouaké en 2004, jusqu'à son arrestation dans la résidence présidentielle en 2011, puis son transfert à la Cour pénale internationale.

Jugé depuis près de trois ans pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, il publie ce livre à un moment charnière. Laurent Gbagbo attend en effet le délibéré des juges de la CPI sur sa demande de non-lieu mais aussi la réponse, le 12 décembre, à sa demande de libération provisoire, sur laquelle il compte plus que jamais.

« Il n'est pas indispensable d'être président pour faire de la politique »

Mi-octobre, Laurent Gbagbo était en pleine audience de non-lieu devant la CPI. Plus de deux ans et demi après le début du procès et alors que les 82 témoins de l'accusation ont été entendus, les avocats de l'ancien président ivoirien ont plaidé l'abandon de toutes les charges. Selon eux,le dossier est vide et leur client doit être libéré. Laurent Gbagbo se confie alors à François Mattei.

– Mon ambition, c'est de revenir chez moi, en Côte d'Ivoire. J'ai réservé une maison pour m'accueillir. I go back home ! J'ai déjà fait acheter des matelas pour remplacer ceux qu'on m'a volés dans ma petite maison du village. On m'a aussi pris tous les draps, et un minuscule frigo posé à côté de mon lit. Je ne me plains pas : tant d'Ivoiriens ont tout perdu ! J'en parle que pour souligner que les rebelles n'étaient, pour beaucoup d'entre eux , que de pauvres gens manipulés, affamés : le vol de mes matelas est une illustration.

François Mattei : Et redevenir président en 2020 ?

– Il n'est pas indispensable d'être président pour faire de la politique, et se rendre utile. La Côte d'Ivoire, l'Afrique, c'est ma vie, et je serai toujours concerné par leur destin. »


« Méfie-toi de Chirac »

Laurent Gbagbo et Jacques Chirac, au palais de l'Élysée, le 5 février 2004. MICHEL EULER/AP/SIPA

Moins de deux ans après l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbole 19 septembre 2002, des rebelles tentent de prendre le pouvoir à Abidjan. Le coup d'État échoue, mais ouvre huit années de crise politique majeure et conduit à la partition du pays. Les forces loyalistes de Laurent Gbagbo ne contrôlent plus que le Sud du pays, tandis que la rébellion s'est installée au Nord. Laurent Gbagbo reste intimement convaincu que la France a été derrière toutes les déstabilisations qu'a connu son régime.

« Les 18 et 19 septembre 2002, j'étais en voyage officiel à Rome. À peine arrivé, qu'est-ce que je vois, à l'hôtel ? Robert Bourgi. Bien sûr, j'ai trouvé la coïncidence curieuse, et pour tout dire, ça ne pouvait pas en être une. Nous avons dîné ensemble.

J'ai rencontré le président de la République, puis j'ai rencontré Silvio Berlusconi, qui était à l'époque président du Conseil. […] Il m'a raccompagné à ma voiture en me tenant le bras, et quand nous avons été seuls, qu'il a été certain que personne ne l'entendrait, il m'a dit : “Tu me plais, toi. Si je peux te donner un conseil : méfie-toi de Chirac. Il est très sympathique, comme ça, mais il poignarde dans le dos.”

Vers 3 ou 4 heures du matin – il était 2 heures à Abidjan – j'ai été informé par un coup de fil de l'attaque militaire massive déclenchée dans tout le pays. Je décide de rentrer immédiatement. Robert Bourgi apparaît à ce moment et insiste : “Passe à Paris voir ton grand frère [Chirac]”. Sur le moment, j'ai pensé à tous ces chefs d'État, en Afrique, qui étaient partis en voyage, et n'avaient jamais pu rentrer. Je n'avais pas vu le pape, je ne suis pas allé à Paris, voir Chirac. Je suis rentré à Abidjan.” »


« Je ne suis pas fier de cet épisode »

Laurent Gbagbo n'épargne aucun des présidents français auxquels il a eu affaire. Ni Nicolas Sarkozy, ni François Hollande, ni Jacques Chirac. Il assure que ce dernier lui a demandé de financer la campagne électorale française de 2002.

« C'était en 2001, je pense. Villepin et Robert Bourgi m'ont demandé de cracher au bassinet pour l'élection en 2002 en France. Nous étions dans un salon du restaurant Lapérouse, qui se trouve sur le quai Voltaire, près de la Documentation française. C'était le prix pour avoir la paix, en Françafrique. J'ai eu une entrevue avec Chirac, tout s'est très bien passé, il m'a raccompagné, il était très amical, et il m'a dit en me tapant sur l'épaule, sur le perron : “Je ne suis pas un ingrat.” Je ne suis pas fier de cet épisode, mais je pensais y gagner la marge de manœuvre nécessaire pour avancer vers nos objectifs. On me l'a reproché en disant que c'était la preuve de mon double langage, que je m'appuyais sur le néo-colonialisme pour le critiquer. Comme si on pouvait toujours répondre à des partenaires aussi puissants, sans employer la ruse et la diplomatie… Au moins, ils ne sont jamais revenus à la charge. Je n'aurais pas accepté. Ils le savaient. »


« On m'a glissé sous la porte de ma chambre le texte des accords de Marcoussis »

SAURABH DAS/AP/SIPA

Du 15 au 26 janvier 2003, à Paris, se tiennent des négociations pour parvenir à un accord de paix. À Linas-Marcoussis, sous l'égide de la France, se retrouvent les principaux acteurs politiques : Guillaume Soro, à la tête de la rébellion, Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo, qui a « hésité à venir ».

« Je suis arrivé le jeudi 23 janvier 2003, par un vol régulier d'Air France : je craignais qu'on tire sur mon avion présidentiel. Tout est toujours possible. Je devais voir Chirac le lendemain à 16 heures à l'Elysée. Le matin de ce fameux vendredi, on m'a glissé sous la porte de ma chambre, à l'hôtel Meurice, le texte des accords de Marcoussis. Bongo était descendu dans le même hôtel, pour me travailler au corps. C'était un ami de Ouattara, et le plus fidèle allié de la France depuis la disparition d'Houphouët. À 11 heures, je suis parti pour l'Elysée, Le Monde était déjà paru. Je l'ai lu dans la voiture, j'ai découvert qu'ils y donnaient déjà, en page 2, le nom du futur Premier mi (...)

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