Doumbia Major (ancien proche de l'ex-rébellion) : « Aucun candidat n'est éligible au vu de l'Art 35 » - « En 2010, Gbagbo ne devait pas s'autoproclamer président » - « Ouattara veut faire une élection-braquage »


(Photo d'archives)
  • Source: L'Inter
  • Date: sam. 05 sept. 2015
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Titulaire d'un master en communication politique, d'un DESS en sciences sociales et docteur en analyse automatisée du discours de l'Université Paris XII, Doumbia Major avait été un maillon essentiel de la communication de l'ex-rébellion. Mais, depuis quelques années, le consultant politique est en rupture de ban avec ses anciens camarades, et bien entendu, le pouvoir actuel.

Dans cette interview, il critique le bilan du président Ouattara. A la veille de la présidentielle, il estime, vu la Constitution ivoirienne, qu'aucun des candidats ne répond aux exigences de l'Article 35.

 

Doumbia Major, vous êtes devenu depuis quelque temps un opposant au régime Ouattara que vous aviez pourtant soutenu au départ. Qu'est-ce qui explique ce revirement ?

C'est vrai, nous avions aidé le régime Ouattara à accéder au pouvoir, mais ce n'est pas sa personne que nous avions aidée. C'est parce nous partagions avec lui un certain nombre de principes et de valeurs. C'est au nom de ces valeurs communes que nous nous étions mis ensemble pour combattre le régime que nous critiquions tous. Moi, j'ai pas commencé mon combat politique avec Ouattara. Depuis les années 1990 déjà, je militais dans les mouvements estudiantins, je participais aux manifestations de rue qui ont donné naissance au multipartisme. Nous avons combattu le président Houphouët-Boigny déjà, d'une certaine façon, pour réclamer l'amélioration des conditions de vie des étudiants. Quand nous sommes entré à l'université, Bédié était déjà au pouvoir, nous l'avons combattu, d'abord en tant qu'étudiant, pour défendre les revendications estudiantines, pour éviter que l'école soit le lieu de la conservation d'une certaine hiérarchie sociale, où les élèves les plus défavorisés devaient être recalés ou chassés de l'université au profit des plus riches. Donc, nous nous sommes battu pour l'amélioration des conditions de vie des élèves et étudiants. Nous n'avions pas attendu Ouattara pour mener ce combat. Quand Bédié est venu avec son concept d'ivoirité, nous l'avons encore combattu. Ce n'est donc pas à l'arrivée de Ouattara au pouvoir que nous avons commencé ce combat politique. Nous le menons depuis notre tendre jeunesse, nous l'avons mené quand Laurent Gbagbo était au pouvoir, pour plus de démocratie dans notre pays, contre les injustices, contre les divisions ethniques que Bédié avait ramenées et qui avaient été reprises par ceux qu'on appelait les ''ivoiritaires'' devenus, entre-temps, les ''patriotes''.Voilà! Nous avions mené tous ces combats, nous avons été jeté en prison et torturé.

 

Pourquoi, aviez vous choisi de soutenir l'ex-rébellion?

A l'instar de Jean-Paul Sartre, de Frantz Fanon, qui ont soutenu l'insurrection algérienne en 1958, j'ai soutenu intellectuellement l'insurrection de 2002 en Côte d'Ivoire, en étant en France. Oui! je l'ai soutenue de 2003 à 2004, année où j'ai quitté la rébellion. Parce que j'ai estimé que les actes et les valeurs n'étaient pas en accord avec mes valeurs personnelles. Mais, j'estime tout de même que ceux qui se sont battus contre une exclusion,  un discours ethnique,  l'article 35  et  la division des Ivoiriens , au nom d'une certaine pureté de race ou d'une certaine supériorité des ethnies les unes par rapport aux autres, avec un discours stigmatisant une partie des Ivoiriens, j'estime qu'à partir du moment où la rébellion avait posé cela comme l'une de ses revendications et l'une des causes de son insurrection, il était normal qu'on le soutienne, parce c'est une cause juste. Mais, après, quand dans les actes on a vu que les gens cassaient des banques, posaient des actes de torture et des violations des droits de l'homme; ceci n'étant pas en accord avec mes valeurs et principes, j'ai pris du recul. Moi, je ne me bats pas pour un individu, mais plutôt pour mes valeurs et principes. Quand les actes posés sont en accord avec mes valeurs et principes, je les soutiens. Et quand ce n'est pas le cas, j'opère la rupture. Et quand Ouattara a envoyé des émissaires vers moi en 2010 pour discuter, j'ai posé les mêmes principes dans une liste de revendications, je lui ai dit: "si vous êtes d'accord pour vous battre contre la torture, pour l'unité nationale, pour une bonne gestion, une redistribution équitable des biens du pays au peuple etc..., si vous êtes d'accord pour  ça, je vous soutiens!  Ils m'ont dit qu'ils étaient d'accord. Donc, je ne me suis pas battu pour Ouattara mais pour les valeurs qui sont les miennes''.

 

Dans un récent entretien accordé à un confrère, vous affirmiez que vous aviez été trompé par Ouattara. Pourquoi ce constat tardif? 

Moi j'accorde à chacun le bénéfice du doute. Tant que je n'ai pas vu quelqu'un à l'œuvre , tant que quelqu'un ne m'a pas trompé, je ne peux pas le juger sur la base des rumeurs. Je veux voir l'homme à l'œuvre. Quand quelqu'un prend des engagements, j'attends qu'il les concrétise.  Il fallait donc donner à Ouattara la chance de se présenter aux élections. Et je ne suis toujours pas d'accord qu'on l'exclue parce que j'ai participé moi-même à l'écriture de la Constitution de Côte d'Ivoire en 2000, en tant que membre des sous-commissions constitutionnelles et électorales. Et là-bas, je sais quelle était l'ambiance. C'était une ambiance de haine, de personnes dressées comme des cerbères  contre Ouattara, pour ne pas qu'il soit candidat. On a donc taillé une Constitution sur mesure pour l'exclure. J'estime que c'est de l'arbitraire,  parce qu' en Côte d'Ivoire aujourd'hui, il n'y a pas un seul candidat répondant aux exigences de l'article 35. Il faut être né de père et de mère eux-mêmes  Ivoiriens de naissance.  Déjà l'article 35, si on veut l'appliquer, tous ceux qui sont nés avant 1960 ne sont pas éligibles. Parce qu'ils ne sont pas nés Ivoiriens, ils sont nés d'une nationalité tout  autre que la nationalité ivoirienne. Leurs parents ne sont pas nés Ivoiriens. Et pour prouver la nationalité de leurs parents, il aurait fallu qu'ils puissent fournir les extraits de naissance et la pièce d'identité de leurs grands-parents! Qui aujourd'hui en Côte d'Ivoire pourra nous présenter les documents d'état civil de leurs grands-parents ? Si l'on veut appliquer la Constitution telle qu'elle a été taillée, comme l'a si bien dit Tia Koné," c'est une absurdité juridique", donc cette absurdité juridique, si on veut  l'appliquer, personne n'est éligible !  Le père de Gbagbo était un soldat français, il n'a pas combattu en tant que mercenaire. Les anciens combattants qui perçoivent leurs pensions les reçoivent en tant qu'anciens soldats français. Voyez-vous?  Cette constitution n'était pas applicable et ne l'est pas. Gbagbo lui-même qui était candidat à l'époque quand on a fini d'écrire la Constitution,  devrait démissionner six mois avant, ça n'a pas été le cas. Et pourtant, Bamba Moriféré a été exclu avec le même article. Voyez-vous, c'était de l'arbitraire en Côte d'Ivoire. Ouattara a pris des engagements qu'il n'a pas respectés. Quand je le soutenais dans le temps, j'ai bien dit que je serais la sentinelle défenseur des intérêts du peuple.  J'aurais pu aller à la soupe populaire comme les autres, me taire et jouer les thuriféraires!  Je ne l'ai pas fait, j'ai fait le choix de me mettre à la périphérie du pouvoir pour le critiquer et le juger dans l'intérêt du peuple.  J'ai refusé l'intérêt du ventre.

 

Beaucoup de vos concitoyens ne croient pas en votre franchise. Ils pensent que vous faites toujours le jeu du pouvoir. Que leur répondez-vous? 

Ça, c'est leur problème. Personne ne peut faire l'unanimité sur cette terre. Jésus est arrivé sur terre, mais n'a pas fait l'unanimité.  Moi je mène mon combat,  pas pour eux, mais pour ma propre conscience. Et je suis conscient d'une chose, c'est que je suis de passage sur terre pour un court moment et dans ce court moment, je veux mener un combat juste, de vérité, pour que je puisse me regarder chaque soir dans la glace et me dire que j'ai mené  le bon combat. C'est ça mon objectif.  Faire évoluer les idées de ma génération et de mes contemporains. C'est pour cela que je participe aux débats, à la construction des idées dans mon pays.

 

La présidentielle approche à grands pas. Selon vous, Youssouf Bakayoko, le président de la Cei, peut-il garantir une élection crédible? Le report de cette élection réclamé par une partie de l'opposition est-il justifié? 

Ouattara sait que le décret de 2005 qui a valu la désignation de Youssouf Bakayoko dit clairement qu'il était éligible pour une seule élection. Il était président de la Commission électorale indépendante pour une seule élection, il ne pouvait donc plus se représenter.  Et là, Ouattara fait le forcing. Sur la question de l'équité dans la constitution de la Cei,  là aussi il y a problème. Aujourd'hui,  cette Cei n'e (...)

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