Maison d'arrêt et de correction d'Adzopé (Macad) : Dans l'univers des prisonniers du 3ème âge

  • Source: linfodrome.com
  • Date: jeu. 02 août 2018
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Bannis par leurs proches et fuyant le regard des moins âgés, douze détenus du troisième âge de la Maison d'arrêt et de correction d'Adzopé (Macad) vivent dans une autre prison : celle du repli sur soi. Incursion dans cette prison invisible.

Ils ne passent pas inapperçus par leurs cheveux grisonnants et le physique marqué par le poids des ans. Eux, ce sont les 12 pensionnaires du troisième âge de la prison civile d’Adzopé. Le pénitencier du sud-est ivoirien et celui de Sassandra, dans le sud-ouest du pays, ont en commun d’être construits en bordure d’eau. Cette particularité leur confère l’image de ''demi-Alcatraz'', redoutable prison située sur une île de San Francisco fermée suite aux mouvements de protestation des activistes des droits de l’Homme. De loin, la prison du chef-lieu de région de la Mé, dont des barbelés ondulés sur plus d’un mètre supplantent la haute clôture, fait frissonner.« Ici fait peur en raison du fleuve qui borde la prison. Si tu es tenté de t’évader par l’arrière, tu vas te retrouver directement dans l’eau. Je crois que c’est cela qui fait penser ou dire qu’ici fait peur. Sinon Adzopé n’est pas l’une des prisons ivoiriennes les plus difficiles », avance N.S. Cette prisonnière s’exprime ainsi en connaissance de cause. En effet, la détenue septuagénaire est à son sixième pénitencier du pays. Emprisonnée à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca) où elle purgeait une peine de 20 ans pour braquage à main armée, vol de nuit en réunion qui s’est soldé par un meurtre, elle avait pris le large après la crise postélectorale. Et comme l'adage qui dit que le chien ne change pas sa manière de s’assoir, elle est revenue à ses amours dans la pègre pour se retrouver à nouveau dans le filet de la justice.

Bannissement. Accusée cette fois de trafic de drogue, elle est, depuis 2016, en détention préventive à la prison d’Adzopé. Depuis lors, plus aucun proche n’a cherché à lui rendre visite ou même à prendre de ses nouvelles.Pourtant, elle est mère de 5 enfants et grand-mère d’une dizaine de petits-enfants. « Personne ne cherche à me voir. Je suis abandonnée de tous. Je n’ai plus personne au monde. Ce que je vis, c’est le bannissement total », balbutie la doyenne des détenus âgés, dont la culpabilité n’a pas encore été établie. Mais, pour sa famille, c’est chose faite. Coupable, elle l’est déjà. Et on la traite ainsi au mépris de diverses conventions régionales et internationales ratifiées par la Côte d’Ivoire. Il s’agit notamment du Protocole relatif à la Charte de l’Union africaine sur les droits des femmes et surtout l’article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Cet article dispose, en effet, que « toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties à sa défense lui auront été assurées ».

Cette condamnation systématique avant même le procès, la pensionnaire septuagénaire n’est pas la seule à en être victime. C’est la réalité qu’elle partage avec 7 autres détenus aux cheveux tout blancs et non scintillants, en attente de jugement après une période de deux ans de détention préventive en moyenne. « Je suis à ma troisième année de détention préventive suite à une accusation de meurtre. Quoique je ne sois encore pas jugé et condamné, ma famille et la société, disons-le, m’ont déjà condamné. Je ne vois pas de visage d’amour, de compassion. Mais plutôt des regards de complainte, d’interrogation, de mépris. On me juge déjà coupable. Et pour ce regard, on me rejette. On me prive d’affection, de tendresse », fait observer le ‘’doyen’’ K.H qui, lui, fait office de porte-parole des prisonniers du 3ème âge de la Macad. A en croire ce fonctionnaire à la retraite, depuis qu’il est écroué, aucun parent ou ami n’a daigné lui apporter la chaleur d’une visite. «On cherche à en savoir tout de suite sur nous. On veut savoir pourquoi et comment on s’est retrouvé là. Cela nous amène à nous replier sur nous-mêmes. Le regard sur nous est interrogateur et non compatissant. Il est lourd, pesant. On pense alors qu’il n’y aura plus d’amour pour nous. On se dit qu’on n’est plus des hommes qui ont droit à l’affection des leurs. Tous nous condamnent, nous blâment et nous rejettent à vie», désespère-t-il.

Eléments nouveaux dans le paysage carcéral ivoirien. Pour autant, la prison d’Adzopé, d’une capacité de 150 pensionnaires, ne baigne pas dans une ambiance de fin de monde pour les 221 détenus, dont 170 prévenus en attente de procès. Retranchés dans une gigantesque maison perdue au milieu d’un quartier presqu’inhabité, les encadreurs sociaux de la Macad tentent au quotidien d'apporter à ces détenus cet amour filial qui leur a tourné le dos. Vendredi 13 juillet 2018, ils reçoivent la visite des humanitaires de l’Ong ‘’Save the olders’’. Les membres de cette association caritative, avec à leur tête Suzanne Lydie Mentenon - l'autorisation de visite n° 945/MJDH/DAP en poche - débarquent, les mains chargées de vivres et de non-vivres. Avant le don, la délégation venue de la capitale économique ivoirienne - Abidjan - à 105 kilomètres du chef-lieu de région de la Mé (Adzopé), échange avec la directrice du service social et ses collaborateurs. Ils sont les seuls civils parmi le personnel pénitentiaire. Ils arborent des tenues civiles qui les distinguent à vue d'oeil des gardes pénitentiaires.

Au nombre de 6, dont 2 éducatrices spécialisées (Es), 3 assistants sociaux (As) et 1 éducatrice surveillée, ils se trouvent être des éléments nouveaux dans le paysage carcéral ivoirien. Leur chef, dame Tohé Michelle, Educatrice spécialisée en poste depuis 2013 dans la prison, affiche une mine rayonnante. Ce visage resplendissant indique que la travailleuse sociale à la corpulence imposante et au teint noir d'ébène se plaît dans l’exercice de sa fonction dans ce milieu bien complexe avec des pensionnaires issus d’horizons divers et écroués pour des délits et crimes également divers. Ce milieu devrait susciter des appréhensions chez la femme qu’elle est. Cette appréhension a d’ailleurs fait fuir plusieurs travailleurs sociaux mis à la disposition du ministère de la Justice pour l’encadrement psycho-social des prisonniers. Ces derniers, selon l'agent social,   ont usé de subterfuges pour se trouver un autre point de chute que les prisons. « Au ministère de la Justice, les éducateurs spécialisés ne sont pas nombreux. Il n’y a qu’une poignée. Majoritairement, les camarades n’aiment pas les prisons. Çà fait effectivement peur de loin. Mais, nous, on a fermé les yeux. On est là et tout se passe bien », dit-elle. « Je suis la seule mère qui ne choisit pas ses enfants. Je n’ai jamais été agressée par un détenu. Le courant passe très bien entre nous. Même les plus redoutables, au contact avec nous, deviennent de parfaits complices », confie-t-elle. Comment s’y prend-elle ? «Tout est dans l’approche. C’est le regard de l’extérieur qui stigmatise l’homme en tant que dangereux. Si on approche le prisonnier avec appréhension, il se rebelle. Nous, nous leur montrons qu’ils sont avant tout des humains, qui, par erreur, par mauvais choix à un moment donné de leur vie, ou par mauvais coup du destin, se sont retrouvés en conflit avec la loi. L’approche n’est pas fonction du délit, du crime. Le travailleur social s’adapte à toute cible, à tout milieu », intervient sa collègue Célestine Ekra. « Pour venir en prison, il faut avoir le sens du sacerdoce. Il faut une âme, une vocation d’humanitaire », ajoute celle dont le travail demeure bien une curiosité.


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